Le fermier équilibré

C'est dans la variété que Sylvain Denoual grandit comme éleveur-éducateur


« Je m’appelle Sylvain, j’ai 42 ans et je suis fermier.


Notre ferme, Deça Deci, c’est l’élevage d’animaux pour la production de viande et, depuis peu, c’est aussi une ferme agro-touristique qui accueille le public. Moi et mon épouse Marie, nous allons également à la rencontre des jeunes dans les écoles, les terrains de jeu pendant l’été, pour mettre les enfants en contact avec les animaux.


L’idée de partage, de transmission des connaissances, est importante pour nous.

Une des valeurs de ce projet, c’est de reconnecter avec la nature, avec le monde animal tout particulièrement. C’est aussi d’être plus conscients de ce qu’on mange, de mieux connaitre ce qu’on met dans notre assiette, incluant ce qui pousse dans le potager et les arbres fruitiers que nous avons.


On est installé à Marston, près de Lac-Mégantic, depuis six ans. L’idée de venir ici était d’accéder à la propriété plus facilement qu’ailleurs, d’avoir accès à une terre agricole aussi, pour habiter et réhabiliter le lieu.


Nous avons une petite terre de quatre acres, qui est bordée de forêt, avec des pâturages et de la jachère, ainsi que quelques arbres. On a une vieille et magnifique grange qui doit être centenaire, car la maison l’est. Je suis fasciné par ce bois de grange qui a vécu des hivers, des intempéries, qui est lavé par le temps. Il est quasiment d’un gris argent.


Quand on débarque ici, les moutons sont dans les pâturages, les cochons aussi. En arrière, les chevaux broutent. Les abeilles de nos ruches volent un peu partout autour de nous. Les chiens courent, les enfants jouent. C’est ça chez nous!


On nous demande souvent d’où vient le nom de notre ferme. Deça Deci, c’est un mélange de syllabes de nos prénoms et noms de famille, à moi et Marie (Bourassa). On a joué avec tout ça. En fait, Deça Deci s’est imposé comme un symbole de la diversité pour nous. C’est de ça de ci, de ci de ça, un peu de ci, un peu de ça. Pas nécessairement gros, ni en grandes quantités, mais complet et diversifié.


De la médecine à la ferme


« Je suis Français d’origine, arrivé au Québec à l’âge de 22 ans. Je n’étais certainement pas destiné à être fermier. Avant, j’étais étudiant en médecine à Paris avec la vie parisienne comme on l’imagine: métro, boulot, dodo, le gros rush, les cigarettes en masse. Nous avons immigré en famille, avec mes parents qui sont ingénieurs et qui sont venus s’établir comme immigrants investisseurs. Ici, pour moi, ce n’était pas possible de continuer en médecine et en même temps, ce n’est peut-être pas ça que j’avais à faire.


J’ai rencontré Marie un peu plus tard; ça fait 17 ans qu’on est ensemble. Je suis là maintenant, après un parcours en psychoéducation. L’éducation, c’est aussi la spécialité de Marie. Et c’est ce qui nous a poussé à scolariser les enfants à la maison. À nos yeux, les sources d’apprentissage sont multiples, elles sont partout dans le quotidien, à travers la cuisine, à travers le jeu à l’extérieur, à travers les travaux sur la ferme. Il y a bien sûr les matières académiques, mais il n’y a pas que ça. Nous avions le désir de transmettre autrement, de faire découvrir une vie différente à nos enfants. On a le sentiment d’avoir fait notre travail. Maintenant, c’est l’entrée au secondaire et tout le monde va intégrer l’école en même temps à la fin de l’été.


Ce qu’on a fait avec nos enfants, c’est un peu aussi ce qu’on fait dans le cadre des ateliers qu’on organise avec les jeunes dans les écoles ou lors des visites à la ferme. Ça permet aux enfants, aux gens de tous âges, de connecter avec autre chose que le train de vie quotidien, que les écrans. Il y a aussi un peu de zoothérapie là-dedans. Certains enfants ont très peur des animaux. Lorsqu’on leur met un lapin très poilu dans les bras, il se produit quelque chose. Ça permet de vaincre cette peur que des jeunes peuvent avoir parfois.


Sylvain Denoual sur la ferme de sa famille. Photo: Jérôme Lavallée

Une vie diversifiée


« Dans la région, le milieu touristique est vraiment favorable à notre projet. Il y a effectivement de la place pour les projets comme celui-là, et c’est dans l’air du temps. De revenir à de plus petites entreprises agricoles, avec davantage de préoccupation pour le bien-être des animaux, c’est cohérent avec les valeurs de bien des gens. Nous, ça nous permet de nous réaliser, de faire ce qu’on aime et être fidèles à ce que l’on croit important.


Bien sûr, les heures de travail peuvent être très longues, mais j’ai la chance d’être dehors presque tout le temps. Et ça nous permet de passer de bons moments en famille; on va se balader, on fait des jeux de société beaucoup. C’est ça qui nous permet de nous tenir aussi.


En réalité, ce que je découvre depuis peu, c’est qu’une vie équilibrée est une vie diversifiée. Particulièrement sur la ferme, avec les changements de saisons, je ne fais jamais la même chose. Il y beaucoup de variété. Je complète aussi le travail à la ferme avec du travail dans une érablière. Je prends plaisir à cela.


Un des plus grands défis ici, c’est évidemment de rentabiliser notre entreprise. On nourrit avec des moulées et du grain biologique. Une fois payés les frais d’abattage et de boucherie, il n’en reste pas beaucoup dans nos poches! Le défi de vivre de cette exploitation-là, il est donc de taille. D’où l’idée de développer autre chose que juste de l’élevage, de jumeler l’aspect éducatif. À moyen-long terme, on aimerait aussi développer une niche de produits spécifiques, avoir notre propre cuisine de transformation.


On ne sait jamais si on est au sommet ou pas dans notre vie, et je souhaite atteindre d’autres sommets dans l’avenir. Mais quand je regarde notre mode de vie ici, ce qu’on a créé avec les enfants, avec notre réseau dans la région, avec la ferme, et qu’on ajoute l’environnement dans lequel on vit, je me dis qu’on est proche d’un sommet.


On est encore au tout début de notre aventure. On y va tranquillement, car c’est comme ça qu’on voit les choses. Et on a plein de projets en tête pour la ferme, au niveau artistique et culturel. Ça viendra. »


Propos recueillis lors d’un entretien réalisé en juillet 2019 avec Sylvain Denoual sur la ferme qu’il habite avec son épouse Marie Bourassa et leurs trois enfants, à Marston, dans la région de Mégantic.

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